L’écriture ET la vie : la Bibliothèque incarnée, ou la littérature comme initiation et compagnonnage chez Philippe Le Guillou

- Jean-François FRACKOWIAK -



Dans Les Marées du Faou, récit à caractère autobiographique qui porte sur ses années d’enfance, Philippe Le Guillou évoque une discussion avec son ami compositeur Éric Tanguy, au sujet de ce projet de livre. Cette conversation attire un commentaire sur la différence entre les deux formes d’art pratiquées par les deux hommes : « Et, face au musicien qui tient du funambule et du papillon, j’avais l’impression d’être lourd comme une nef, une bibliothèque, une géographie de souvenirs [1] ».

Être littéraire, écrire, ce serait donc s’avancer lesté. Chargé parce qu’on a incorporé une bibliothèque, c’est-à-dire l’ensemble des livres lus que « la main à plume [2] » charrie ensuite dans la pratique de l’écriture, et chargé d'un poids de souvenirs qui a à voir avec la bibliothèque dans la mesure où chez Philippe Le Guillou l'enfance et les récits qu’il peut en faire reconduisent à son éveil à la littérature sous la forme des histoires que l’un de ses grand-pères lui a racontées, et qui l’ont initié à un corpus littéraire composé de récits et de légendes [3]. Nanti de ce « précieux legs », que l’enfant avec son « esprit litanique et obsessionnel » s’est approprié, il est donc pétri de hantises qui reviennent dans son écriture et qui proviennent de cet univers : on peut penser, particulièrement, à la légende de la ville d’Ys que l’enfant se rejouait dans une forme d’exercice spirituel, et qui revient régulièrement sous la plume de l’écrivain. Enfance et littérature mêlées, le sujet écrivant se constitue, lourd de sa mémoire et d'histoires.


La bibliothèque incarnée de Philippe Le Guillou : un compagnonnage assumé


Mais la pesanteur de la bibliothèque selon Philippe Le Guillou est aussi la forme que prend la grâce propre à la littérature : car ce poids est celui d’une incarnation qui lui donne toute son épaisseur, celle d’un art qui n’est pas éthéré.

La littérature, ce ne sont pas seulement des assemblages de mots, de constructions savantes, le mystère d’œuvres désincarnées. C’est aussi parfois un faisceau d’émotions, de situations qui met celui qui va vouer sa vie à cette force lumineuse et souterraine en résonance avec la présence réelle des auteurs [...] [4].

L’expression de « présence réelle », soulignée par Philippe Le Guillou, fait référence au christianisme, entre transsubstantiation et surtout incarnation : or, cette idée revêt une grande importance dans le rapport de cet écrivain à la littérature. Sa relation à la bibliothèque se prolonge ainsi par les portraits de certains auteurs et d’autres traces matérielles de leur présence :

Depuis bientôt trente ans, leurs visages m’accompagnent. De manière curieuse, j’ai besoin, en face du mur que composent leurs livres rassemblés, de ces photographies […]. Je crois fondamentalement à l’incarnation de l’écrivain. […] Ces hommes étaient un corps et une voix, et les images du mur de ma bibliothèque me le rappellent. J’aime sentir leur regard autoritaire ou perdu au-dessus de moi, comme j’aime revoir la marque de leur écriture, leur calligraphie parfois estompée, leurs envois sur ces vieilles éditions que je traque sur les quais de la Seine. […] Retrouver la marque des lettres de Mauriac, de Genet, de Montherlant, de Drieu, de Caillois n’est pas rien. C’est cela pour moi la littérature, ce commerce inclassable, ce dialogue infini et amoureux [5].

Concrètement, la bibliothèque pour Philippe Le Guillou, c’est donc aussi une galerie de portraits, première modalité de la recherche d’un rapport sensible aux écrivains. L'attention portée à leur dimension charnelle passe aussi par des pèlerinages sur les tombes des auteurs du passé qu’il révère : « Je ne manque jamais une occasion d’aller visiter la sépulture des écrivains qui ont compté pour moi, Chateaubriand, Rimbaud, Proust, Malraux, Augiéras… J’aime connaître le lieu où s’est défaite leur enveloppe charnelle [6] ». Cette quête de « présence réelle » derrière les livres le pousse aussi à rendre des « visites rituelles [7] » à des écrivains, parmi lesquelles on pense singulièrement à celles qui l’ont mené chez Julien Gracq, et qui ont donné lieu à la publication de deux récits au Mercure de France, Le Déjeuner des bords de Loire (en 2002), et Le Dernier Veilleur de Bretagne (2009). L’exergue du premier de ces livres est d’ailleurs signé « J. G. » et dit ceci : « En ce qui concerne la plupart des écrivains on reçoit, je crois, le meilleur de ce qu’ils ont à donner par le canal de leurs livres. Il y en a quelques-uns qu’on souhaiterait connaître, et il y en a quelques-uns dont on reçoit, par le contact personnel, quelque chose de supplémentaire [8] ». Les portraits, les tombes, et la fréquentation directe des écrivains vivants sont donc des modalités différentes de l’incarnation de la bibliothèque qui participent pleinement de la littérature pour le lecteur Le Guillou.

Or, cette relation aux auteurs au-delà de la fréquentation de leurs livres a forgé l'ethos de Philippe Le Guillou écrivain. Concrètement d’abord, par la publication de livres sur des auteurs auxquels il souhaite rendre hommage. Sa bibliographie comporte ainsi des ouvrages entièrement consacrés à d’illustres prédécesseurs : outre les deux récits que nous avons évoqués, Julien Gracq, Fragments d’un visage scriptural [9] (1991), mais aussi Chateaubriand à Combourg [10] (1997) et Chateaubriand et la Bretagne [11] (2000), ou encore L’Inventeur de royaumes, « Pour célébrer Malraux [12] » (1996). Ainsi se construit une identité scripturaire chez Philippe Le Guillou qui assume pleinement une dimension de filiation, un « éloge de la transmission », passant par l'hommage à des aînés reconnus comme tels, sans ludisme, sans détournement, en assumant l'admiration et l'enthousiasme.

Mais surtout, c’est cette attention portée à la présence réelle de l’écrivain qui est au cœur de ce que l’écrivain présente comme « [s]on premier vertige littéraire [13] », à l’origine de ce qui l’a voué au commerce avec la lecture et l’écriture, donc de l’adoption d’une attitude lettrée. Cet émoi, sorte de scène primitive, est antérieur même à tout embrasement par le texte proprement dit, et passe par la figure d’un auteur, Montherlant.

Dans son livre Déambulations, Le Guillou raconte ce qui est selon lui sa véritable entrée dans l’univers de la littérature, par la lecture d'un article du Télégramme de Brest relatant le suicide de Montherlant. Alors âgé de treize ans, et élève de collège, il a certes déjà du goût pour les mots et le dictionnaire, dont il dit qu’il lui a ouvert « une autre forme de vie, recluse, immobile et comme contemplative, une vie de rêverie et d’attente, de savoir et de quête, cette vie intellectuelle qui [lui] est toujours apparue beaucoup plus fluide et plus facile, bien moins sujette aux aspérités, aux griffes et aux heurts que ce qu’il convient pudiquement d’appeler la vie affective [14] ». Mais il n’éprouve en revanche que peu d’appétence pour les intrigues des livres étudiés en classe. Dans ce contexte, c’est cet article de journal qui joue pour lui le rôle d’un déclencheur :

[…] je lis et je relis jusqu’à l’obsession le récit de ce qui s’est passé la veille dans une ville où je n’ai jamais mis les pieds, dans un appartement dont les fenêtres ouvrent sur un fleuve, […] les derniers instants d’un écrivain dont le nom m’était jusque là inconnu, le suicide stoïcien d’un homme de lettres face à la Seine [15].

Pour Le Guillou, c’est là « un instant fondateur, capital », qui lui ouvre les portes d’un univers inconnu à plus d’un titre : « le récit du suicide de Montherlant m’a jeté dans l’effroi d’un monde qui a pour moi l’opacité de l’Énigme [16] ». Cet embrasement précède « toute immersion dans la Bibliothèque [17] » et « s’impose comme [s]a première émotion littéraire [18] ». Ce n’est donc ni une soudaine pulsion d’écriture, ni même la lecture d’un roman, d’un poème ou d’une pièce de théâtre, qui l’introduit à la littérature, mais un événement réel, biographique, vécu par un écrivain, et qu’il présente comme : « une œuvre parfaite, impeccablement réglée, un texte muet qui, dans la lumière de septembre parvenue à son plus bel équilibre, isole soudain l’acteur cerné par les ombres – un acte pur et un testament : le sacrifice de l’Équinoxe [19] ».

Ce moment ultime est perçu comme une « œuvre », un « texte », dont l’auteur est aussi l’acteur : la mort de Montherlant ne se sépare donc pas de la création artistique. Cette première émotion littéraire fait fusionner le plan de la vie réelle et la naissance d’une œuvre, et n’est pas une simple anecdote, car c'est elle qui a informé durablement le rapport de Philippe Le Guillou à la littérature : « La relation de la mort d’un écrivain dont j’ignorais tout […] a […] dessiné les linéaments d’une relation avec la littérature qui ne saurait être simple affaire de minuties et d’arguties cérébrales, parce qu’elle a partie liée avec une incarnation et une inscription sensible dans la réalité du monde [20] ». Cette relation singulière à la littérature le conduit à établir des liens avec les écrivains qui débordent comme on l'a vu du cadre de la lecture et de l'écriture, pour s'aventurer du côté de l'éthique :

Avec Proust, avec Gracq, j’ai une sorte d’intimité qui ne déborde pas du creuset du Laboratoire central. Avec Gide, avec Montherlant, l’attirance ne se limite pas au seul domaine des extases livresques, elle est un appel, un bond, elle tisse les premiers jalons d’une éthique tumultueuse. J’ai appris à vivre en lisant Montherlant, j’ai deviné ce qu’était ce bouillonnement, cette errance sensuelle et intense, cette solitude panique, la plénitude et l’ivresse de l’homme qui jouit, très loin de ce qui nous limite et nous enchaîne, dans la révélation lumineuse de son être véritable [21].

L'auteur distingue les écrivains avec qui le lien est intime mais qui ne sortent guère du texte, lu ou écrit, et ceux qui aident l’homme lettré à définir sa manière de se poser dans le monde. Gide et Montherlant accèdent pour Le Guillou à cette autre dimension : à travers eux, leurs écrits et leur existence, la littérature s’exhausse au rang d’art de diriger sa conduite, elle se fait apprentissage de la vie même. Ainsi prise-t-il tout particulièrement chez Montherlant les « saillies » et les « aphorismes du styliste », les « audaces » et les « impertinences du moraliste », les « leçons de vie [22] » qui l’exaltent. De lui, il dit avoir appris « l’aspiration à partir loin de tout et de tous, la volonté d’être un pérégrin perpétuel, sans bagage, sans entrave, un adorateur solaire de la beauté et des corps, l’initiateur d’un langage revitalisé, transsubstantié par la conquête et la domination physique de la beauté [23] ». Cette éthique partagée ne se réduit pas à une « posture idéologique ou esthétisante » : le lien est autre, tissé, de façon plus large, par des « parentés d’univers [24] » qui englobent aussi bien des appartenances communes que les fibres les plus intimes de l’être. Ainsi Le Guillou évoque-t-il en ces termes ce qui le rapproche de Montherlant : « le goût d’une certaine tradition droitière, l’homophilie et la sensualité, la présence de l’Église catholique dans ce qu’elle a donné de grand, l’édification d’une mythologie personnelle – à laquelle Montherlant a travaillé sans relâche – et la causticité désenchantée du moraliste [25] ». Dans cette relation, les livres, qui sont bien entendu la matière première de ce compagnonnage, sont d’une certaine manière débordés : « j’ai appris en lisant Montherlant ce qu’aucun docte de l’université et des lettres ne m’aura jamais donné, ce mystérieux mélange de jouissance, de style et de liberté [26] ». La filiation qui s’établit ne se cantonne nullement à l’ordre intellectuel, et un acte d’enseignement ne peut suffire à transmettre le savoir dont ils sont porteurs. On pense plutôt à une forme d’initiation, qui modèle l’être en profondeur et configure sa vision du monde. Entre l’écrivain et son lecteur, c’est alors bien un compagnonnage qui s’établit. C’est pourquoi Le Guillou peut parler des « compagnonnages littéraires qui [l]’ont fait [27] », comme écrivain et comme homme, et même s’il n’y a pas de lien de causalité établi explicitement par lui entre sa façon de découvrir Montherlant, à treize ans, et le statut de maître de vie et d’initiateur qu'il lui confère quand il le lit avidement à vingt ans [28], le fait est que cet auteur est une influence qui remonte loin en amont et se prolonge loin en aval de la seule lecture de ses textes romanesques ou dramatiques.


L’attitude lettrée dans le roman : variations autour du compagnonnage littéraire


Ce rapport à l’écrivain sous la forme du partage d’une « éthique tumultueuse » que Philippe Le Guillou évoque en son nom propre, le roman se révèle particulièrement apte à le représenter, quand il figure le parcours d’un personnage dont le cheminement se fait en compagnie d’un auteur qui accompagne son éveil initiatique à son identité. C'est ce qui apparaît dans deux romans de Philippe Le Guillou, formant un diptyque, traversé par la référence à Montherlant. Dans Après l’équinoxe, celui-ci est une sorte de présence tutélaire paradoxale, en creux, rayonnant par le vide laissé après sa mort. Ce roman débute en effet par l’arrivée à Paris d’un jeune homme, Marc Verney, en septembre 1972, pour y faire une maîtrise de Lettres à la Sorbonne. Cet étudiant d’origine bretonne doit précisément rédiger un mémoire sur l’écriture de soi chez Montherlant, et il est prévu qu’il rencontre l’auteur à ce sujet [29]. Le suicide fantasmé par l’adolescent Le Guillou devant l’article du Télégramme de Brest se trouve ainsi transposé, sur le plan romanesque, comme l’événement qui bouleverse les plans du jeune lettré :

Montherlant s’était effondré le 21 septembre dans son salon qu’inondait la belle lumière de l’après-midi. La cécité venant, il avait préféré se suicider. Marc avait appris cette mort quelques jours plus tard, par hasard. Il s’était précipité sous les fenêtres de l’appartement du quai Voltaire. Le corps de l’écrivain n’était déjà plus là. Il avait été incinéré […] [30].

C’est donc une rencontre qui n’a pas eu lieu qui marque les débuts à Paris du personnage : il arrive « au moment où le crépuscule tombait sur les masques et les antiques des bords de Seine [31] », et cet événement non actualisé est comme la clef, sur la partition, qui donne le ton de ce roman et du destin de Marc. On en retrouve les échos dans l’ensemble du récit et de sa continuation, La Consolation, où l’on peut lire, dans une sorte de bilan, cette réflexion du personnage qui élargit l’expérience du suicide de l’équinoxe à l’ensemble de son parcours :

J’arrive toujours quand la lumière s’éteint. Le coup fatal avait claqué quand j’ai commencé à aller sous les fenêtres de Montherlant, « quai de l’équinoxe » ; à Fontainebleau, mon oncle liquidait déjà ses affaires lorsque je l’ai connu ; Djila qui m’a sauvé de mes ruminations noires partait pour l’Algérie ; Pierre Delanoue s’enfermait dans le quartier de Bonne-Nouvelle, à la tête d’un diocèse imaginaire… Des Halles il ne restait que des spectres et on construisait le mausolée rouge et bleu de Pompidou [32]

Cette béance laissée par une visite manquée est en effet l’un des principes d’écriture qui sous-tend ces romans, scandés par les effacements de certains personnages et par les étapes de la disparition du « Ventre de Paris », déplacé vers Rungis, tandis qu’est creusée sous les Halles une « ville inverse » et souterraine. L’itinéraire du personnage est donc marqué par un caractère ombreux et crépusculaire qui répercute en quelque sorte le coup de feu du quai Voltaire et inscrit la présence de Montherlant en creux, en plaçant tout le roman sous le signe des rencontres avortées et des adhésions impossibles.

La mort de l’écrivain est pour Marc un « séisme [33] » qui lui fait prendre une direction très différente de celle qu’il s’était fixé lors de son arrivée à Paris : « Une certitude habitait Marc : sa vie avait déraillé. À un moment qu’on ne pouvait dater, sous la pluie d’automne, il avait oublié de tenir droite voie [34] ». C'est cet écart qui engendre le récit : sans lui, pas d'histoire. Or, si Marc est littéralement dé-voyé, cela se manifeste par un bouleversement de son rapport à la littérature : « Les textes, les mots ne l’attiraient plus [35] ». Il délaisse ainsi ses travaux universitaires et déserte les séminaires de la Sorbonne, allant jusqu’à dénoncer la littérature qu’il perçoit comme une « excitation mensongère », une « vie par procuration […] [36] ». Si la littérature reste présente, elle est incarnée par des personnages marginaux qui se substituent au professeur d’université Chambaz, son directeur de recherches. L’approche institutionnelle des lettres s’estompe ainsi peu à peu, dans Après l’équinoxe : l’oncle Félicien et le libraire ancien Germain Golz, collectionneurs et bibliophiles, et peut-être même trafiquants d’éditions anciennes, prennent de l’importance, et surtout l’énigmatique « lecteur du candélabre », un homme qui vient lire à la lumière d’un candélabre à sept branches qui orne le zinc du Bar d’Orgueil, tenu par Djila, lieu que Marc Verney fréquente avec une assiduité inversement proportionnelle à celle de ses séminaires en Sorbonne… Cet homme mystérieux, qui fascine Marc, apparaît pourvu d’un étui de cuir d’où il sort un volume de la Pléiade, et s’abstrait du tumulte du bar en plongeant par exemple dans la lecture de Connaissance de l’Est de Paul Claudel [37].

Avec eux, la littérature est appréhendée autrement, de façon décalée, et se double d’une épaisseur d’énigmes. Or, ce pas de côté conduit Marc vers le mystère des êtres qui l’entourent :

C’était une nouveauté pour lui : jusque-là, le secret des êtres ne l’avait jamais intéressé. La vie des gens, leur mystère, leurs rites, leurs blessures, le clair-obscur de leur passé formaient une planète fascinante qu’il découvrait […]. Depuis qu’il était arrivé à Paris, […] le monde se doublait, pour lui, d’une profondeur de ténèbres et d’inconnu ; il lui semblait que chaque femme, chaque homme avançait, pourvu d’un nimbe ou d’un chiffre, d’une sorte d’hiéroglyphe [38] […].

Cette étude in vivo prend donc la place de ses études littéraires, mais l’appréhension par le jeune homme de ces ombres trouve à se dire dans des termes toujours empruntés à la littérature :

L’échiquier de la ville se couvrait de ces figures voilées, encapuchonnées qui dessinaient une cartographie de pas ressassants, d’échappées immobiles […]. Marc les voyait, les entendait parce qu’il les connaissait mieux que les personnages de Montherlant. Un autre livre se tramait, avec leurs itinéraires, leurs stations, leurs hébétudes [39].

Montherlant est cité, certes pour signaler que Marc substitue à l’étude de son univers romanesque d’autres sortes de personnages, et s’en démarque. Néanmoins il n’est pas anodin que l’écrivain soit évoqué à ce moment-là, d’autant que l’image d’un « livre » qui se trame est convoquée pour signifier l’appréhension, par le jeune homme, de la constellation de personnages qu’il a rencontrés. Dans ses préoccupations, un livre et des personnages en remplacent donc d’autres, mais il s’agit toujours d’un livre, et de personnages : c’est dire ce que la sensibilité naissante de Marc aux énigmes posées par les autres doit encore à la littérature.

En effet, le mystère d’autrui se présentant comme un message à décrypter, alors se pencher sur les autres, c’est se livrer à une opération de déchiffrement, à une traduction de hiéroglyphes, soit, en somme, à un travail herméneutique qui n’est pas sans analogie avec l’interprétation d’un texte littéraire. Ainsi Marc Verney devient-il, au cours du roman Après l’équinoxe, un lettré qui ne lit plus, mais son approche de ce qui l’entoure reste totalement imprégnée de littérature :

Les heures et les années qu’il avait passées à lire trouvaient enfin une résonance, toutes ces heures et ces années où reclus, éloigné de tous, il avait lu parce que ainsi il était dispensé de vivre. À Rennes dans sa chambre près du Thabor […], au lycée dès qu’il avait un moment de libre, partout il avait lu, avec passion, sans retenue. Il était nourri de Chateaubriand et de Claudel, de Proust et de Rimbaud, de Montherlant et de Gide. Il avait appris des pages et des poèmes par cœur. Seul dans la ville, apaisé dès qu’il commençait à marcher, il allait sans le secours des textes. Il n’avait plus lu depuis l’automne, mais le souvenir des œuvres était intact. Il n’avait plus besoin des livres : la ville lui rendait la présence presque tangible de ceux qu’il avait admirés. Pour qui était habité comme lui par le souvenir des textes, par la rumeur des noms, des faits, Paris était un cryptogramme inépuisable [40].

Ce passage semble d’abord dessiner une opposition entre la vie et une certaine pratique de la lecture, vécue comme une réclusion. Mais l’intériorisation des textes modèle la perception de la ville par le personnage, il l’aborde donc par le prisme d'œuvres pleinement assimilées. Son appréhension de Paris devient ainsi l'accomplissement sensible des livres, en prolongement de cette innutrition. Or, Montherlant est de nouveau cité ici, en compagnie d’autres écrivains. C’est donc bien encore la fréquentation de la littérature, même passée, qui influence Marc et lui donne accès à cette part d’invisible qui se terre dans les ombres des êtres et le mystère de la ville. La lecture est ainsi accomplie, paradoxalement, par ce qu’il en fait au moment où il se détache d’elle.

Or, quand Marc se livre à une sorte de bilan, alors qu’on approche de la fin de ce diptyque, relisant l’ensemble de son parcours, il constate qu’il s’est bien rapproché de certaines zones d’ombre, les siennes et celles des autres, et cela le ramène, après un long détour, vers la figure de Montherlant, lui offrant de redéfinir son rapport à lui :

C’est aujourd’hui que Marc comprenait enfin Montherlant. Le mémoire qu’il avait fini par rendre au Pr Chambaz était scolaire au mauvais sens du terme. C’était une dissertation académique qui avait poussé loin de la vie […]. Très différent eût été le diplôme s’il avait dû l’écrire aujourd’hui. Il avait erré, il avait vécu, rencontré Costals et l’abbé de Pradts, à son tour il avait flirté avec les ombres chères à Montherlant et surtout il était entré en garçonnie [41].

Ce retour à Montherlant passe par la rencontre de personnages de l'écrivain dans ce qui est la réalité pour Marc ; c'est donc la vie même qui lui permet de comprendre son œuvre mieux que par l’appréhension universitaire. La dialectique entre la lecture et la vie, qui ne semble pas opératoire sur la durée représentée par l’ensemble des deux romans, est donc surmontée au profit d'une circulation entre les deux ordres. Sa prise de distance transitoire avec la littérature n’est donc pas un reniement définitif, mais se révèle comme une fidélité paradoxale à elle et à Montherlant. L’ensemble formé par ces deux romans figure bien, par les ressources de la fiction et du récit, la relation à Montherlant définie par Philippe Le Guillou comme une « éthique tumultueuse » qu’une approche savante ne saurait saisir. Ils figurent par le parcours de Marc et ses aléas les variations d’un compagnonnage qui sort du domaine intellectuel pour infuser dans tous les domaines de la vie, y compris les plus intimes, ce qui montre comment la littérature a irrigué son existence même souterrainement.


Figuration de la naissance à l’écriture : vers une filiation littéraire


Cette relation fluctuante à Montherlant et, à travers lui, à la littérature, s'accomplit dans une naissance progressive du personnage de Marc à l'écriture, autre modalité capitale de l'élaboration d'un sujet littéraire dans la fiction. Étudiant en rupture, lecteur qui ne lit plus, puis professeur de lettres éphémère, Marc devient lui-même un écrivain, ce qui donne à ces romans un caractère spéculaire. La nébuleuse des rêveries du personnage se configure peu à peu en roman : au début d’Après l'équinoxe, Marc observe sans l’aborder le mystérieux « lecteur du candélabre », et on lit cette notation : « Le roman s’enrichissait, simplement [42] ». Ce même terme évoque ensuite l’ensemble des relations sociales que tisse Marc : « En buvant sa bière à lentes gorgées, il entrait de nouveau dans le roman du bar et cela lui était un réconfort [43] ». Les plans de la création littéraire et de la perception des choses par Marc vont jusqu’à se confondre, un va-et-vient s’instaure : ce n’est plus seulement sa vision des choses qui est informée par la littérature et ses lectures passées, comme évoqué précédemment ; mais ce que vit Marc retourne à la littérature à mesure qu’en lui un écrivain émerge. Dans La Consolation, il a ainsi vraiment commencé à écrire et, assistant à une cérémonie dans l’église Saint-Eustache, il « croyait voir les personnages de son livre évoluer à la lumière des bougies [44] ». Il est aussi orienté vers l’écriture par son oncle Félicien, personnage également très mystérieux, qui lui tient ces propos :

Je te voyais professeur ou trafiquant de livres anciens et de vieux papiers […]. Romancier aussi, en train de coudre les chapitres de ce roman des ombres... Montherlant, Chambaz, le vieil évêque défroqué, moi... [...] parce qu'il n'y a que le style de la fiction qui corresponde à ce lacis de navigations incertaines […] [45].

Le diptyque romanesque est ainsi scandé par les étapes de la naissance de Marc comme écrivain, qui constitue sa manière de répondre à l'appel inouï du mystère. Ses errances dans Paris débouchent d’abord sur une première forme d’écriture : « Tout lui revenait avec une grande précision dès qu’il songeait à ses circuits et à ses haltes dans Paris. […] En secret il avait composé un court texte dans lequel il racontait sa promenade du boulevard Haussmann jusqu’à l’église de la Trinité [46] ».

On voit ensuite Marc écrire un texte plus long, L'Équinoxe de 1972, dédié à son ami Aurélien [47], tandis qu'une partie de son mémoire en souffrance fait l’objet d’une publication dans La Nouvelle Revue Française : Marc passe ainsi une première fois, en tant qu’auteur, les portes des Éditions Gallimard [48].

Cette éclosion très progressive de l’écriture se parachève dans La Consolation ; Marc Verney y retrouve l’éditeur de son article à la NRF, Paul Rieux, qui oriente ses lectures vers des écrivains contemporains (le roman se déroule entre 1976 et 1978 [49]). Marc redevient clairement à cette occasion un lecteur, « brûlant de découvrir L’Extase matérielle, La Place de l’Étoile, Le Roi des Aulnes [50] ». Et son livre prend corps ; tandis qu’il est presque fini, une notation va assez loin dans l’effet de mise en abyme. « Pour le texte qu’il était en train d’achever, Marc avait songé au […] titre [Équinoxe 72], sibyllin et moderne ou au plus classique : “ Après l’équinoxe [51] ” ». Son écriture se définit certes comme l'alourdissement d'un dossier où les pages s'empilent [52], mais surtout comme l'adoption d'une posture d’écrivain intrinsèquement liée à l'errance et à son statut de « piéton de Paris » :

En allant ainsi par les rues, en s’approchant du fleuve, il saisissait la résonance de ses personnages et de ses mots. Il y aurait Paris, ses figures et ses ombres, des circuits, des dédales, des secrets. […] Il semblait à Marc que son livre, ses pas dans Paris étaient intimement liés à la pulsation de cette énigme. Quelque chose l’habitait, une scansion litanique, une prière de pas [53].

Pour Marc Verney, l’écriture est donc un prolongement de la marche, et le livre, un réceptacle des mystères qu’il perçoit, ce qui permet de leur donner forme : « Marc n’avait jamais aimé que l’amont et les ombres, et c’était cela qu’il déposerait dans le reliquaire du livre dont il rêvait [54] ». Le fait d’écrire aiguise son regard, et approfondit son exploration du secret des êtres auquel il s’est initié depuis son arrivée à Paris, informé comme on l'a vu par ses lectures : l’énigme part donc de la littérature pour y revenir.

Depuis qu’il s’était mis à écrire, […] il croyait avoir tracé au hasard de ses pages la forme d’un bief, où il avait répandu les paroles, les visages épars de l’oncle. Car c’était le même mystère qui captivait ses mots et ses pas […]. Les pas qui étaient les siens lorsqu’il allait jusqu’à la Seine prolongeaient ses lignes et susciteraient le creusement de nouvelles galeries de termite insomniaque. C’était une jouissance plus vertigineuse que l’établissement de tous les catalogues de bibliophilie, un jeu avec une matière changeante, informe, un jeu avec la mémoire et ses abysses, la langue et ses ferments nocturnes […]. Ces ombres avaient existé, elles existaient encore et elles ne devraient leur survie qu’aux mots, à l’air frais qui glissait sur la Seine, aux lumières mouillées du « quai de l’équinoxe [55] ».

Au contact de la langue et de la mémoire, l’attitude d'écrivain permet à Marc de circonscrire les ombres qu’il discerne dans la réalité qui l’entoure. Plongeant vers les fibres les plus profondes de l’être, elle s’accomplit par une véritable naissance symbolique. Marc finit en effet par déposer son manuscrit chez Gallimard, son livre est accepté, et il choisit de le publier sous le pseudonyme de Pierre Rosnoën. C’est à ce nom que son éditeur adresse un courrier au bar fréquenté par Marc :

L’écrivain de l’Aulne, des brumes, des sortilèges et des marées venait de voir le jour sur ce papier à en-tête de la NRF. Le timide, l’inabouti Marc Verney était mort. Et le hasard avait voulu qu’il prît connaissance de son acte de naissance littéraire dans ce box où il s’était effondré six ans plus tôt, écrasé par Paris [56] […].

C’est en effet à l’endroit précis où il s’est assis, épuisé, juste après le suicide de Montherlant, qu’il meurt et renaît comme écrivain six ans plus tard. Montherlant est donc de nouveau présent, en filigrane, lors de cette mise au monde : c'est encore sous son signe que le nouvel écrivain est né. Or, il faut préciser que la décision de publier sous pseudonyme a été prise par Marc après avoir reçu une lettre plus que cinglante de son père, lettre qu’il déchire et dont il jette les lambeaux sur les toits de Paris : « À cet instant, […] Marc se jura qu’il ne signerait jamais du nom de son père le manuscrit qu’il déposerait dans la maison aux trois lettres magiques [57] ». Cette mort et renaissance initiatique rompt la filiation biologique pour la remplacer par une autre. Car symboliquement, on voit Marc, juste après cette décision, le même jour, rencontrer et suivre quelques temps sur les boulevards Patrick Modiano, qui le fuit quand il s’adresse à lui... D’un côté, il s’agit encore pour Marc d’une rencontre inaboutie : « Montherlant était mort juste au moment de le recevoir et Modiano s’était enfui à l’instant où il le reconnaissait : il n’avait décidément pas de chance avec les écrivains [58] ». Mais la conjonction dans le récit de ces divers événements dit aussi que le littéraire, l’écrivain, a la possibilité de se construire une autre filiation : au père renié se substituent des aînés reconnus comme tels dans la littérature. Son nouveau nom porte du reste la trace des rêves qui ont aiguillonné l’écriture (notamment par le choix du prénom du « lecteur du candélabre ») et ainsi, cette nouvelle naissance le fait passer d’une ascendance subie à des affinités électives.

Ainsi le personnage de Marc Verney représente une attitude lettrée qui dépasse la lecture et englobe les rêveries éveillées, l'approche du mystère des êtres, les rencontres amoureuses. Son itinéraire figure dans la fiction l'idée de Philippe Le Guillou d'un apprentissage de la vie à la suite d'un auteur considéré comme un initiateur. Montherlant n’est donc pas intégré au roman en tant que personnage, mais sa figure se présente comme un point de fuite, symbole d'une littérature comme force qui déborde des livres pour s’épancher par-delà les œuvres et leur interprétation. La littérature apparaît bien comme la voie royale qui conduit vers une autre dimension de l'existence, comme pour souligner (c'est là l'une des significations de l'initiation) qu'avant de la rencontrer en profondeur, le personnage s'était en quelque sorte contenté de naître.

Cette initiation mêle mort et naissance, abandon de la littérature et retour à elle, autrement ; car la littérature, protéiforme, attend celui qui est imprégné par elle au détour même de ses reniements. En lisant, en écrivant, mais aussi en cessant de lire et d'écrire, on ne sort pas du compagnonnage des grands écrivains. La référence à Rimbaud traverse d'ailleurs aussi ces romans, représentant « la tentation du “lâcher tout [59]” », figurant donc l'adieu à la littérature, mais toujours de manière littéraire... L'être au monde singulier des écrivains relie de fait les illuminations de la création et les gouffres du doute, les épiphanies et le désespoir, le « sentiment du monde » et l'exploration de l'intimité, pour faire du commerce avec les lettres une expérience totalisante. Pendant de l'incarnation de la bibliothèque, la présence en creux de Montherlant qui répercute le coup de feu de l'équinoxe, rebondit en naissance d'un écrivain, ce qui fait de ce diptyque une sorte de tombeau, mais un tombeau vide et ouvert comme un matin de Pâques, représentant l'absurdité d'une opposition entre la lecture ET la vie, l'écriture ET la vie, puisque même au moment ultime de la mort donnée par un suicide stoïcien, la littérature, fondamentalement, EST la vie.


NOTES

[1] Philippe Le Guillou, Les Marées du Faou, Paris, Gallimard, 2003, réédition Folio, p. 21.

[2] Référence à l’expression de Rimbaud, reprise par Philippe Le Guillou pour intituler un essai sur l’écriture : La main à plume, La Gacilly, Artus, 1987.

[3] Dans Les Marées du Faou, Le Guillou évoque longuement les talents de conteur de son grand-père Jean (op. cit., p. 53-55)

[4] Déambulations, Paris, Flammarion, département Pygmalion, 2004, p. 157.

[5] Déambulations 2, Paris, Flammarion, département Pygmalion, 2006, p. 46-47.

[6] Déambulations, op. cit., p. 162. Ces pèlerinages ont donné lieu à l’écriture d’une série de petits textes, rassemblés dans une section intitulée « Tombeaux » de ce recueil d’essais (op. cit., p. 81-105).

[7] L’Inventeur de royaumes. Pour célébrer Malraux, Paris, Gallimard, 1996, p. 13.

[8] Citation de « J.G. », en épigraphe au récit Le Déjeuner des bords de Loire, Paris, Mercure de France, 2002, p. 11. Outre ses visites à Gracq, Le Guillou évoque, dans Déambulations 2, ses rencontres avec Patrick Grainville ou encore Michel Tournier, dans son presbytère de Choisel.

[9] Julien Gracq, Fragments d’un visage scriptural, Paris, éditions de la Table ronde, 1991.

[10] Chateaubriand à Combourg. Une initiation chevaleresque, photographies de Jean Hervoche, St-Cyr sur Loire, Christian Pirot éditeur, 1997.

[11] Chateaubriand et la Bretagne, Quimper, éditions Blanc Silex, 2000.

[12] L’Inventeur de royaumes, op.cit.

[13] Déambulations, op. cit., p. 162.

[14] Les Marées du Faou, op. cit., p. 36-37.

[15] Déambulations, op. cit., p. 158.

[16] Idem.

[17] Idem.

[18] Ibid., p.159.

[19] Déambulations, op. cit., p. 162.

[20] Ibid., p. 159.

[21] Ibid., p. 160.

[22] Idem.

[23] Idem.

[24] Idem.

[25] Ibid., p.161. Le Guillou dessine aussi les limites de cet attachement : « je ne le vénère pas […] au nom de je ne sais quelle quête de tout ce qui est à rebours et je n’ai strictement rien à faire des étiquettes et des classifications. Nulle vocation de hussard attardé ne me taraude » (Idem.). « Je n’aime pas forcément tout, un certain classicisme m’ennuie parfois » (Ibid., p. 160).

[26] Ibid., p. 160.

[27] Déambulations 2, op. cit., p. 57.

[28] Il évoque ainsi sa « fidélité à un embrasement et une passion qui furent ceux de mes années de khâgne » (Déambulations, op. cit., p. 162).

[29] Après l’équinoxe, Paris, Gallimard, 2005, p. 21. Dans La Consolation, par une forme de retournement spéculaire, est évoqué un texte de Montherlant écrit juste avant sa mort, et publié dans Tous feux éteints, dans lequel, selon un bouquiniste avec qui Marc s’entretient, il ferait référence au jeune homme lui-même. Voir La Consolation, op. cit., p. 182.

[30] Après l’équinoxe, op. cit., p. 21-22.

[31] Ibid., p. 22.

[32] La Consolation, op. cit., p. 145.

[33] Après l’équinoxe, op. cit., p. 123. Il justifie à cette occasion l’écriture d'une introduction fort peu universitaire, ce qui lui est reproché, dans laquelle il évoque une promenade sous les fenêtres de l’appartement de Montherlant, quai Voltaire.

[34] Ibid., p. 60.

[35] Idem.

[36] Ibid., p. 95.

[37] Ibid., p. 50.

[38] Ibid., p. 71-72.

[39] Ibid., p. 96-97. Nous soulignons.

[40] Ibid., p. 99-100.

[41] La Consolation, op.cit., p. 213. Les noms cités sont ceux de personnages de Montherlant qu’il compare à ceux qu’il a rencontrés : l'écrivain Pierre Costals, et l'abbé de Pradts, prêtre incroyant qui est au centre de la pièce La ville dont le prince est un enfant (Paris, Gallimard, 1967) et du roman Les Garçons (Paris, Gallimard, 1969). Or, l’ensemble constitué par les deux romans apparaît structuré par une avancée progressive vers le cœur du mystère qui entoure notamment le personnage de Pierre Delanoue, le « lecteur du candélabre », ancien évêque contraint à la démission.

[42] Après l'équinoxe, op. cit., p. 130.

[43] Ibid., p. 172.

[44] La Consolation, op. cit., p. 111-112.

[45] Après l'équinoxe, op. cit., p. 230.

[46] Ibid., p 111-112. Ainsi la promenade qui a pris la place de la fréquentation des textes littéraires, par une curieuse alchimie, redevient un texte, écrit par Marc cette fois-ci. « Il aurait pu choisir tout autre chose, la mort de Montherlant, […] le candélabre de Djila et son lecteur […], mais c’était cette promenade qu’il avait retenue, dans une ville de miracles et d’envoûtements ». (Idem.)

[47] Ibid., p. 147.

[48] Il est naturellement touché à cette occasion par le fait de mettre ses pas dans ceux de grands écrivains qui ont laissé leur empreinte dans cette maison comme dans l’histoire littéraire : « Il reprit le circuit dédaléen entre les bureaux feutrés, les étages et les entresols. Tous les grands du siècle s'étaient glissés là. » (Ibid., p. 208.)

[49] « Je ne doute pas de la solidité de votre culture classique. Votre travail sur Montherlant me l’avait montré, mais n’oubliez pas de lire nos contemporains : Tournier, Le Clézio, Modiano, Trassard […]. On ne peut plus écrire aujourd’hui à la manière de Bernanos et de Mauriac » (La Consolation, op.cit., p. 101).

[50] Ibid., p. 102.

[51] Ibid., p. 214.

[52] « Il ne comptait jamais les pages, mais à force d’insomnies, d’errances de somnambule dans les greniers de l’hôtel ruiné de la rue du Sentier, le dossier dans lequel il glissait les feuillets s’était alourdi, quelque chose advenait, peut-être informe et sans valeur » (Ibid., p. 129).

[53] Ibid., p. 158.

[54] Ibid., p. 108.

[55] Ibid., p. 160.

[56] Ibid., p. 275. Marc écrit d’ailleurs dans une lettre à son ami Luc, juste avant de déposer son manuscrit chez Gallimard : « Est-ce l’effet de mon livre, six ans après sa mort, Montherlant me hante comme jamais » (Ibid., p. 243). Le nom de Rosnoën renvoie à la Bretagne, près du village natal de Philippe Le Guillou, Le Faou, dans le Finistère : la maison de ses grands-parents est située, dans ce village, « route de Rosnoën ».

[57] Ibid., p. 190. Il faut néanmoins relever une ambiguïté dans la démarche de Marc Verney : car s’il rompt le lien de filiation avec son père en refusant de publier sous le nom qu’il a hérité de lui, il choisit pour son pseudonyme le prénom de l’ancien archevêque Pierre Delanoue, le « lecteur du candélabre » (Ibid., p. 244). Mais ce faisant, il retrouve précisément le prénom de son père, Pierre Verney (Ibid., p. 190).

[58] Ibid., p. 192.

[59] Après l'équinoxe, op. cit., p. 219.


POUR CITER CET ARTICLE

Jean-François Frackowiak, « L’écriture ET la vie : la Bibliothèque incarnée, ou la littérature comme initiation et compagnonnage chez Philippe Le Guillou », Les Cahiers du Ceracc, nº 6, juillet 2013 [en ligne]. URL : http://www.cahiers-ceracc.fr/frackowiak.html [Site consulté le DATE].

La communication se propose d'étudier deux aspects de la formation de l'ethos littéraire dans l’univers de Philippe Le Guillou, d'abord à travers certains de ses essais dans lesquels il évoque sa naissance à la littérature et le rapport qu'il noue avec elle, indissociable de son incarnation par des figures d'écrivains. Puis c'est dans la fiction qu'apparaissent les variations d'un compagnonnage littéraire qui relève de l'éthique et de l'initiation, dans un diptyque romanesque qui narre la naissance à l'écriture d'un jeune homme, sous l'ombre paradoxale et tutélaire de Montherlant.

La bibliothèque incarnée de Philippe Le Guillou : un compagnonnage assumé
L'attitude lettrée dans le roman : variations autour du compagnonnage littéraire
Figurations de la naissance à l'écriture : vers une filiation littéraire

Jean-François Frackowiak, agrégé de Lettres modernes, est professeur dans le secondaire. Il prépare depuis janvier 2010 un doctorat à l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3 sous la direction de Bruno Blanckeman. Son sujet de recherche porte sur les œuvres romanesques de Sylvie Germain, Henry Bauchau et Philippe Le Guillou (dans la perspective du roman symbolique). Il porte un intérêt particulier à l’utilisation du symbole, à l’imaginaire sacré ou au mythe, thèmes sur lesquels il est déjà intervenu à plusieurs reprises.











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